Affichage des articles dont le libellé est compétitions. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est compétitions. Afficher tous les articles

mercredi 16 avril 2025

Paris-Roubaix : rendre inévitable ce qui semblait impossible


Sur le siège arrière de la navette qui nous conduit au départ, les yeux fermés, je me répète ce mantra : l'entraînement sert à rendre inévitable, ce qui semblait impossible. 

Cela fait huit ans, que je pratique l'ultra-distance ; que j'emmène mon corps, mon esprit et leurs limites de plus en plus loin.

A l'approche d'une épreuve, j'aime à réciter cette incantation. J'ai confiance dans ma préparation. Depuis les vacances de la Toussaint, j'ai passé plus de dix mille heures sur une selle. Quelques-unes avec de chouettes personnalités.
La Bande à ChriChri
Groyom (glacé)
David des Flandres (2024)

J'ai regardé avec une grande attention le Tour des Flandres, consacrant Tadej Pogačar. Le voyant attaquer dans le Paterberg, je me demandais comment j'avais passé ce monstre sur le vélo l'année dernière. Comment, j'avais réalisé l'impossible montée, tandis que beaucoup avaient mis le pied à terre. C'est pourtant simple : je m'étais entraîné. Je souris alors, car je sais comment s'achèvera ce nouveau monument du cyclisme : c'est juste inévitable.

Mon compère David me réveille. Un autre David. D'autres pavés. Encore une longue journée de vélo. Si vous observez ce portrait, vous devinerez deux choses : un, on a fait Paris-Roubaix ; deux, David est un super mec.

Le départ est donné par vague d'une cinquantaine de concurrents. Cela nous rappelle notre jeune temps de triathlètes. Après l'accolade de rigueur, nous nous lançons dans l'Enfer du Nord. Il y a six semaines, nous avons reconnu la majorité des cent-soixante-quatorze kilomètres du parcours. La distance est légèrement inférieure à celle des professionnels, mais nous aurons les mêmes pavés. Nous en découvrirons le chaos, qui secoue le corps et les machines ; les rudesses et les risques de crevaison comme de chute. Des petits paquets nous doublent, mais nous ne sommes pas inquiets :  "soit ils sont plus forts ; soit on les ramassera à la fin".

Nous progressons avec prudence et entraide. Lors du transport des vélos par l'organisation, mon vélo était tombé. David avait resserré mon jeu de direction pendant que j'étais dans un endroit stratégique : celui où on passe le moins de temps possible avant une course ; et où l'on s'attarde chez soi avec un téléphone ... Par réciproque, je m'occupe de remplir sa gourde, lorsqu'il se vidange au premier ravitaillement. Nous sommes en parfaite harmonie. Dès que l'un d'entre nous s'hydrate ou s'alimente, il fait signe à l'autre. Cela évite ces oublis qui coûtent si cher sur la longue distance. Tous ces éléments symbolisent la solidarité, que j'apprécie tant dans cette discipline. Celle dont nous faisons œuvre depuis trente ans. Trente années qu'on se connaît, comme trente secteurs pavés : c'est un signe. Cela étant, on les enchaînera avec moins de facilités que les teq-paf d'antan. On sera probablement aussi défaits le lendemain ; mais bien plus satisfaits et heureux par la suite. Ceci était un message de prévention du MMS : Ministère de Ma Santé.

Les pavés s'enchaînent avec des pertes de bidon et des crevaisons des concurrents. Je croise les doigts. Nous sommes équipés de pneus larges (38') pour limiter le risque. Mais cela ne l'exclut pas. L'autre paramètre à gérer se confirme : la chaleur attendue : 23-25°C. Il est à peine dix heure et j'ai déjà ôté coupe-vent et manchons. Vanessa sait que je n'aime pas trop ces conditions. Elle craint le coup de chaud. Alors, je bois et m'efforce de pédaler en souplesse. Le fait d'être avec David m'aide considérablement. Même si je me sais plus en jambe à cet instant, je m'efforce de rouler au meilleur rythme pour l'emmener. J'entends de là Quenotte, ce capitaine de route qui m'a accompagné sur bien des défis : "si tu appuies trop, tu ne protèges plus ton copain ; tu t'épuises et tu l'épuises pour rien". Avec David, nous nous sommes promis de faire l'intégralité du parcours ensemble. Alors je me concentre là-dessus.

Je pense aussi à Pierre-Yves. Il y a deux semaines, nous avons réalisé la fin de l'étape du Tour de France, qui s'achèvera à Rouen. C'est un final très accidenté : près de huit-cent mètres de dénivelé positif en cinquante kilomètres et six bosses. Nous n'avons pas pris la dernière car il était épuisé. Cela a quelque peu terni cette belle fête : son premier cent kilomètres et de beaux progrès depuis dix-huit mois. Je m'en veux encore. J'aurais dû temporiser. Il me suivait avec allant ; mais le rythme était trop rapide pour lui. Moi qui prétends conseiller par la plume et par le verbe, je dois le concrétiser davantage par l'action. Cela renforce mon application dans cet exercice singulier : la guidance à deux roues.




Parcours sur ce lien 

Pour nous, comme pour les pro, la course commence véritablement à La Trouée d'Arenberg. Nous l'avions prise, lors de notre reconnaissance. Conclusion : il y a les pavés et il y a la Trouée. Dans les pavés, tu essaies de contrôler le vélo et les vibrations, en allant à bonne vitesse. Là, tu subis totalement chaque aspérité, mettant au supplice la machine et l'homme. On ne peut plus le définir comme conducteur : ses trajectoires sont hasardeuses. Il ne doit son salut qu'à quelques règles physiques, que je ne saurais expliquer : tant que le vélo avance, personne ne tombe. C'est déjà pas mal. Je profite d'une bande d'herbe sur le côté pour y rouler, afin de reposer mes articulations et mes nerfs. David, lui, réalise l'intégralité du tronçon sur les pavés. Il y a dans son regard une détermination forte et intime ; sur ces mains, de futures cloques ; sur son visage, un sourire qu'il gardera plus longtemps. Je le félicite. 
Cela semblait impossible et il l'a fait. Moi, j'ai préféré éviter la Trouée.


Il a concocté un récapitulatif très précieux, que nous avons collé sur nos cadres. Il comporte notamment la longueur des sections et du répit qui suivra. Cela m'a aidé à découper ma course. C'est un conseil de préparation mentale aussi facile qu'essentiel. 

Cent-soixante-quatorze kilomètres, dont cinquante de pavés : c'est impossible ; parcourir six tronçons d'une trentaine de kilomètres, c'est inévitable.

J'avais donc planifié : Départ - Arenberg - Ravito 2 - Monts en Pévèles - Ravito 3 - Carrefour de l'Arbre - Vélodrome de Roubaix. Les plus grosses difficultés de la course et la bouffe. Basique.

Depuis Arenberg, nous faisons route commune avec des cyclistes alignés sur des parcours moins longs. Cela augmente le niveau de risque et diminue le plaisir. Nous cohabitons désormais avec beaucoup de coureurs. Ils sont parfois moins expérimentés, lents et peu sûrs ou, à l'inverse, plus frais et énervés.  David s'agace lorsque ces derniers se rabattent devant lui de manière trop vive. J'ai gagné en aisance et en zénitude : je trace ma route. Toutefois, j'attends avec impatience le deuxième ravitaillement. Pour moi, ce n'est pas la tête, mais la plante de pied gauche qui chauffe. La circulation a du mal à se faire dans cette extrémité, à force d'être secouée et que je compresse mon périnée, en me penchant sur mon guidon pour le contrôler. 

La base de Beuvry-La-Forêt sature de cyclistes désireux de s'alimenter. Il y a une queue impressionnante pour remplir les bidons en eau. Il n'y a déjà plus de boisson énergétique. Heureusement, nous avions prévu nos propres rations. Nous avons dépassé la mi-course. Il est 11h30. Tous ces éléments nous incitent à allonger notre temps de pause. Au menu : débriefing, anticipation de la suite, décongestion des pieds, dégustation du traditionnel sandwich salé home-made et envoi des nouvelles aux supporters. Big Up à Anne. Je connaissais la femme de David et la kinésiologue ; j'apprécie désormais l'accompagnatrice. Sans flagornerie, je l'ai déjà écrit et le répéterai toujours : votre aide à une importance considérable dans la réussite de notre entreprise. L'économie de fatigue sur le trajet, l'intendance, la cuisine et le sourire. Hier, Mél et JC sur le triathlon du Doussard ; Jean-Charles à l'Ironman de Vichy ; Oksana et Dima, pour celui de Copenhague ; Peggie lors de la Gravel of Legend ; aujourd'hui, Anne. Merci !


Sur mon téléphone, je trouve le message d'encouragement des Pape. Ils sont talentueux et coutumiers du fait. La photo est inévitable. Des amis comme ça, impossible à trouver.
Nous reprenons notre progression à bonne allure ; faussement surpris par cette évidence : quand on a du carburant (sucre) dans le moteur, ça avance mieux. Plus l'effort s'allonge, plus l'alimentation et l'hydratation deviennent déterminantes dans la performance. On continue de beaucoup communiquer et de s'encourager à manger (une prise de solide toutes les demi-heures) et boire : toutes les dix minutes et à l'issue de chaque secteur pavés. "Concentrés" et "concernés" deviennent nos leitmotivs. David se sent bien. Il a vu combien l'abris d'un peloton permettait de s'économiser. Un nouveau groupe nous rejoint. Je l'observe. Il ne prend pas les roues. Je le chambre : "t'aimes pas les watts gratuits !" Il m'explique qu'il ne souhaite pas faire l'effort de trop et préserver sa régularité. Il a raison : l'accumulation de sollicitations ou d'erreurs - même minimes - se payent au prix fort sur de telles distances. Il a raison de suivre son cardiofréquencemètre et son expérience de quintuple finisher Ironman. Il a raison, surtout, parce qu'il le dit et qu'on a décidé de rester ensemble. Point ! Une part de moi est compétitrice. Je ressens une légère de déception en laissant passer cette opportunité. Mais, elle serait sans commune mesure si je ne terminais pas, main dans la main, avec mon Ami : c'est impossible

Paris-Roubaix est une course spécifique, qui  nécessite de l'endurance et de la résilience. Ce terme politiquement galvaudé, s'applique parfaitement ici. Les secteurs et les efforts s'enchaînent très régulièrement. Plus de trente fois, il faudra s'appliquer et résister, avant de se relancer. J'étais confiant dans le plan d'entraînement, que j'ai élaboré et réalisé. J'en suis désormais fier et heureux de l'avoir adapté pour Christophe, alias Mon Poulain : il prépare une épreuve similaire dans deux mois. Je prends toujours plaisir à concevoir ses séances, échanger avec lui et le voir progresser. Il y a tant de choses qui semblaient impossibles à ce quinquagénaire, qui s'est mis au sport sur le tard. Pour la deuxième fois, il va enchaîner deux épreuves d'une dizaine d'heures d'efforts, en deux semaines. Chez lui, c'est devenu inévitable

J'ai toujours enseigné à mes filles que "quand on s'entraîne, on progresse". Un conseil qui s'applique aux études et dans bien d'autres domaines. Une manière plus adaptée de formuler mon mantra au langage des enfants, qu'elles ne sont plus.  Mais un signe demeure, que je reproduis en croisant un photographe : les deux doigts sur mon cœur qui leur appartient.

Je protège David sur le plat. Il me guide sur les pavés. Il y prend vraiment son pied. Et le mien me fait de plus en plus souffrir. Le sang stagne sur mon gros orteil gauche et le brûle. Imaginez que vous vous le cognez cinq à six minutes - le temps d'une portion pavées - sans discontinuité. Plus précisément, cela ressemble aux douleurs liées à un panaris. Les trois kilomètres de Mons-en-Pévèle me mettent au supplice. Dès la sortie, j'applique une solution que j'utilisais sur Ironman : sortir mon pied de la chaussure et continuer de pédaler en le laissant à l'air libre. Les puristes argueront que c'est moins efficace pour l'aérodynamisme et l'utilisation de la force motrice. Ce à quoi, je répondrais par ce râle de contentement, qui accompagna ce mouvement libératoire. C'était inévitableImpossible de faire autrement.

Notre épreuve précédant celle des coureuses professionnelles, l'organisation a fixé des barrières horaires à partir du ravitaillement de Templeuve. Si nous ne les respectons pas, nous serons déroutés et n'aurons pas la joie de terminer sur le mythique Vélodrome de Roubaix. C'était la crainte principale de David lorsque nous nous sommes inscrits. Lorsque nous arrivons à ce point de contrôle, nous avons plus d'une heure d'avance. Nous faisons une halte rapide car, ayant tout anticiper avant, nous n'avons qu'à remplir nos gourdes d'eau ... et m'asperger ! Il est 13h30 : le soleil tape dur sur ce sol clair et caillouteux. Je regarde mon acolyte et lui glisse cette tirade des années quatre-vingts. 
Ce qui était impossible devient inévitable.

Il reste une vingtaine de kilomètres. Les panneaux de décompte à destination des élites sont visibles : 25-20-15-10.... Surtout, moins de huit secteurs pavés. Le compte à rebours commence. Une astuce mentale, qui fonctionne aussi bien qu'elle est grisante. Las ! A Camphin-en-Pévèle, mon orteil en surchauffe m'oblige à ressortir mes pieds des chaussures. Mais le redoutable Carrefour de l'Arbre et ses cinq étoiles arrivent trop vite. Je ne pourrai pas les remettre en roulant sur un terrain aussi accidenté. Je descends de mon vélo et enjoins David à poursuivre seul. Chacun doit attaquer les secteurs à son rythme, surtout lorsqu'ils sont difficiles. Comme prévu, j'ai souffert ; comme prévu, il m'a attendu. Ce n'est pas parceque ce n'est plus impossible et que c'est inévitable, que c'est une partie de plaisir ! 

David a alors cette idée géniale de nous replonger dans un souvenir indélébile : le Marathon de Paris 2004. Comme cette épreuve du jour, nous l'avons préparé ensemble. Comme cette épreuve du jour, nous l'avons couru et terminé ensemble. Comme cette épreuve du jour, chacun avait eu un moment "sans" et l'autre l'avait toujours soutenu. Comme cette épreuve du jour, nous encadrerons la photo d'arrivée et l'accrocherons dans nos domiciles respectifs. C'est inévitable.

Je suis relancé. La délivrance approche avec le dernier secteur à deux étoiles. Rien et tout à la fois. Après cent-soixante-dix kilomètres, vingt-huit portions pavées et ce problème de circulation ; c'est presque trop. J'accélère pour abréger mes souffrances et celles de mon vélo : les spécialistes percevront à quel point la chaîne est détendue.

Reste alors ces derniers kilomètres, toujours aussi émouvants. Tu te retournes et observes le chemin parcouru pour en arriver là. Sur la course, comme aux entraînements. Sur le vélo, comme dans ta vie. D'où tu viens et où tu parviens : en force physique et psychique, sur un vélo comme pour le perso. Tu te tournes sur ta droite, pour voir ton confrère. Je songe à notre préparation, notre solidarité et notre complicité ; sur le vélo, comme ailleurs. Celles qui ont r
endu inévitable ce qui semblait impossible. Celles que je n'oublierai jamais.

Cela me rappelle la présence de Quenotte à mes côtés, en achevant les trois-cents-vingt kilomètres de la Gravel Of Legend. Je pleurais, mais il ne l'a pas vu car il faisait nuit. Je pleure, mais David ne le voit pas car mes lunettes sont très larges. 

Nous entrons ensemble dans ce vélodrome de légende. Nous écrivons la notre. Anne et mon Petit Frère, mon premier fan, nous applaudissent. C'était inévitable. Mais tellement fort.




Cette arrivée, ce sont des mains et des hommes, qui ne se sont jamais déliés. 

Solidaires.

Dans les bons, comme dans les mauvais moments.

Toujours Amis, après trente ans ; c'était inévitable

Je vis et je vibre l'ultra-cyclisme, comme une catharsis.




IronLoulou, Catharcycliste


dimanche 22 septembre 2024

A ma place

Quel con ! J'ai pris le mur du marathon !

Cette pensée m'a réveillé au petit matin, avec cette douleur caractéristique aux quadriceps : quel con !

Plus de deux ans après mon abandon sur l'Ironman de Maastricht, je retrouvais ma trifonction. L'amertume passe avec le temps. Pas l'envie, ni le plaisir de partager une épreuve avec les copains. Avec David, Anne, Xavier et Caro, nous sommes alignés sur le triathlon moyenne distance de Pont l'Evêque. Blessée à l'épaule, cette dernière ne prendra pas le départ. Mais elle m'a préparé un délicieux gâteau sport. Depuis celui d'Oksana, dégusté avec BipBip à Copenhague, je n'en ai jamais mangé de meilleur. De surcroît, elle réalisera un super reportage photo : merci !

A mes côtés (pas uniquement) sur la photo : Xav' - David - Anne - Caro 

Elle est bien étrange, cette capacité de notre cerveau à effectuer une tâche de fonds, comme un ordinateur. Je suis content d'être revenu à cette discipline, qui m'a vu et fait grandir. Satisfait de terminer, pour la première fois, devant David. Heureux - surtout ! - de ce beau moment d'amitié.  Pendant ce temps, imperceptiblement, je cogite. 

What's happened ?

Oui. Il m'arrive de parler en anglais dans mes rêves. Et c'est bien le seul endroit, où on comprend ce que je raconte dans la langue de Shakespeare !

Tout se déroulait si bien. Pourtant les statistiques ne mentent pas. Voici la plus cruelle :

Près d'une heure, pour parcourir un peu plus de dix bornes. Près de quatre cents participants. Ce chrono me situe dans l'anonymat silencieux de la deuxième moitié des amateurs. Je me fais reprendre quarante places. Quarante fois donc - mais je ne les comptais plus - un concurrent me doublait inexorablement.

Pourtant, je me suis préparé avec sérieux. Depuis quatre mois et la reprise de la course à pieds, mes semaines de training avoisinent les dix heures. Mais c'est surtout dans leur contenu, que je me suis appliqué. J'ai programmé scrupuleusement chacune de mes séances. Après la Gravel Of Legend, l'expérience et la confiance ont pris la place des plans d'entraînement des magazines. Au point que je me prends au jeu du coaching pour les copains. Pour la troisième fois, Christophe me demande de l'aider à préparer un challenge : enchaîner deux courses de gravel de 200 et 170 kilomètres en deux semaines. A l'heure où j'écris ces lignes, mon Poulain, a brillamment réalisé son défi, avec cette banane qui le caractérise. Je suis ravi, et même ému, de ce prétexte au partage. 

A l'approche de ce triathlon, j'enchaînais quelques séances prometteuses. Je crois que je n'ai jamais nagé aussi bien. Une chose est aussi certaine qu'elle explique cette sensation : je me régale dans cet élément. En vélo, je maintenais les acquis, tout en me préparant aux spécificités de la journée : la Côte de Torquesne et ses passages à 9%, avant la reprise en position aéro. J'avais repéré le parcours à l'occasion d'un long ride, avant d'aller dîner chez JC. J'en profitais aussi pour rouler avec Jo, qui habite à proximité de Pont L'Évêque. Les entraînements changent ; pas ma philosophie du sport. En course à pieds : plus les formes que la forme ; de l'aisance à défaut de la vitesse. J'espérais faire plus que limiter la casse. Alors ...

Why ?

Oui. Je suis encore en train de rêver ; tandis que les images de cette belle journée accompagnent mon imaginaire ensommeillé.


Retour en arrière, à quelques minutes du départ. Je me suis paré de mon bonnet rose ; souvenir nostalgique de Copenhague. 

Xav' m'aide à rentrer mon ventre pour prendre une jolie pose, avant d'en découdre.


Plouf-Bam-Bam-Bam ! J'avais oublié combien ça cognait en natation sur ce type de format. A l'approche des bouées, on grimpe systématiquement les uns sur les autres. C'est dans ces instants qu'on comprend l'importance de certains éducatifs de natation : le battement de jambes et de la nage "poings fermés". La sortie à l'australienne, consistant à courir sur la plage avant de replonger, ne permet pas d'étirer le peloton. Plouf-Bam-Bam-Bam : "Si je prends des coups, c'est que je suis dans le coup !". Statistiquement imparable. Mieux : ce mantra que j'ai préparé et fais mien :

Je suis à ma place. 

Je me bats avec des mecs probablement de bon niveau ; du mien en tous cas. Je suis au rythme que j'ai travaillé. Je ne m'affole ni ne m'enflamme, car je suis à ma place. Lorsque ma montre indique plus de 30 mn de nage, alors que je visais moins de 28 ; je ne suis pas déçu, car je suis à ma place. Bien m'en a pris. En analysant le GPS, je constaterai que le parcours faisait 1  600m (vs les 1 500 annoncés). J'ai donc nagé à un rythme d'1'53 par 100m ; conforme à celui que j'avais prévu. J'étais donc ...

... à ma place


Après avoir défait laborieusement ma combi, je rejoins mon vélo, tandis que David s'élance. Il a considérablement progressé en natation. Si j'avais merdé, il serait déjà loin. Je réalise une transition moyenne, avant d'envoyer les watts. Je le rattrape peu après la côte. Le repérage a été vraiment bénéfique. Je me sens très en jambe. Un encouragement et je file, bien posé sur les prolongateurs. Quel kiff ! Cela me manquait.

Ce qui me manquait moins, c'est le drafting. Autant, profiter de la roue du mec de devant est conseillé, voire vital, sur les épreuves de cyclisme que j'ai réalisées ; autant en triathlon, c'est interdit. Et derrière, il y a pas mal de mecs qui me matent le cul et me sucent ... la roue ! Ce qui m'agace le plus, c'est lorsque que le groupe me double et qu'un gars me fait une queue de poisson pour y rester.

"Draftez si vous voulez, mais draftez propre !"

Je me ressaisis et me concentre. Peu importe ce que font les autres, malgré les remontrances des arbitres bien présents ; je suis à ma place. Lorsque je retrouve le parc à vélo, un bénévole m'indique que je suis 124ème. C'est conforme à ce que je visais. Je suis à ma place.

Top 100 : une place encore réservée aux courses avec ma Quenotte

Je m'engage sur la course à pieds, concentré sur ma foulée. L'enjeu est double : ne pas partir trop vite et de ne pas se tordre la cheville. Le parcours emprunte des parties herbeuses qui pourraient être piégeuses. 

Sur la fin du premier tour, Xav' m'interpelle ; alors qu'il en termine avec le vélo. Pendant ce temps, je l'ignore encore, David retrouve sa foulée des grands jours.
David : ne t'habitue pas trop aux sentiers, ce sont des pavés qui nous attendent en avril 2025 !

Je m'interroge sur l'identité de tous ces concurrents qui me dépassent. L'organisation ne fournit pas de bracelet, permettant de savoir combien de tours nous avons parcouru. Habituellement, si je suis doublé par un gars qui en a un de plus que moi, c'est logique : il était devant et cours plus vite. Sur le deuxième tour, je comprends aisément que le premier vient de m'enrhumer. Il est précédé du VTT de régulation. Mais ensuite ; c'est qui ? Les mecs qui me précèdent ou qui me suivaient, plus frais, surtout s'ils ont drafté ? Je suis de moins en moins dominant à l'impact. Cette baisse de rythme pouvait me déstabiliser avant, provoquant jusqu'à mon seul abandon à Maastricht. Mais, je me raccroche à mon mantra. 
Je suis à ma place. Je donne ce que je peux. Tout ce qu'il me reste. Ceux qui sont devant sont plus fort : dont acte. Je suis à ma place.

Le classement me donnera la réponse. Les données de mon GPS ; l'explication. Grosse baisse de régime, après 35 mn de run. Comme si j'avais tapé le fameux mur du marathon. Paradoxal pour un triathlon, qualifié de moyenne distance. Les pro ont joué l'or aux JO en 1h45 : c'est court. Sauf que non ! Le premier à mis 2h09 : un temps similaire à celui de l'élite du marathon. J'ai été en prise de bout en bout. D'abord la nata-baston. Ensuite un vélo avec des efforts à fournir dans la côte, comme sur le plat, pour éviter les groupes et être ainsi pénalisé. Malgré mes séances d'intensité, cela faisait bien longtemps que je n'avais pas couru dans cette zone d'effort pendant plus de 2h30 d'affilées. Alors, j'ai pêté. Je n'ai pas eu la lucidité de m'alimenter pour compenser cette rupture glucidique. 

Quel con ! J'ai pris le mur du marathon !

Mais, je suis fier d'avoir donné le meilleur, avec mes moyens du jour. J'étais à ma place.

Le meilleur arrivait justement. David, puis Anne et Xavier me rejoignent à l'arrivée.

Anne : La dernière fois, qu'on la vue aussi souriante et pressée, elle allait se marier avec David


Ce smile : quand je vous dis, que Xav' c'est le plus gentil !


164ème en 2:51:36. J'étais à ma place.

Mais il y en a une, dont je me lasse pas et que je ne quitterai jamais.

Ma place ; c'est d'être entouré de mes copains, avec un dossard ou une bière à la main.


IronLoulou










 












samedi 6 avril 2024

Tour des Flandres. Il fallait le faire !

 










Je l'ai fait !

Poing rageur, je viens de franchir le Paterberg, sur le vélo. Un mot et une image valent souvent mieux que des longs discours, auxquels je vous ai habitués.

D'aucuns qualifient le Tour des Flandres comme l'une des classiques les plus difficiles du monde. Ce n'est pas de la prétention. Juste ma quête. Ce défi, dont j'avais besoin. Nombreux sont ceux qui passeront cette ultime montée en marchant. Ni mon compère David, ni moi. Question de préparation et d'orgueil. Mais dans quelle proportion ?


Je l'ai fait !

237 km, trois secteurs pavés sur le plat et 17 monts à gravir. 17, comme le nombre de chansons inscrites dans le répertoire des Black Design. Il y a des signes qui me réjouissent, comme je me suis régalé dans chacune des difficultés. A l'image de la musique, certaines sont plus techniques que d'autres et, parfois, je me vautre. Sur un rythme de batterie, les copains désignaient cela "un pain". Ici, cela porte le nom Koppenberg. Un seul concurrent dérape devant vous, et c'est la perte de d'adhérence. Tu termines à pieds, comme la majorité des pros, le lendemain. 

Sourire face à l'adversité. Toujours. C'est une arme mentale redoutable. Autant que les encouragements des spectateurs en K-way sur le bord de la route, qui le déclenchent. Ici, on est en Belgique : un pays qui aime le sport. Bravo et merci à eux !

Car, il a plu une grande partie de la journée  ; mettant nos organismes au supplice dès les premiers kilomètres. Vos pensées chaleureuses étaient déjà loin. Vous savez à quel point j'apprécie vos pensées avant la course : du like sur Facebook à l'appel (é)motivant de Quenotte, à douze heures du départ. Mais là, il faut déjà se battre. Vraiment ! Frigorifié et les doigts engourdis, je fais parfois le boulot devant : juste pour me réchauffer. Des mecs sont sur le bord de la route. Dans le meilleur des cas, ils réparent un pneu. Dans le pire, ils sont auprès de leur copain, qui a chuté, et de l'ambulance. C'est dur. Déjà. Et nous n'avons pas encore fait les 120 kilomètres qui nous séparent des 17 réjouissances de la journées. Je suis détrempé. L'occasion anticipée, mais rêvée, de tester mon niveau de préparation psychologique. Je me disais prêt comme jamais. Coach BipBip notait que, pour la première fois, je m'étais passé d'une carte mentale. "J'ai tout ce qu'il faut en moi", lui avais-je annoncé, avant qu'il ne conclut par notre phrase fétiche.


Je sais ce que j'ai à faire ; alors je le fais.

Le tri dans mes pensées. Ces conditions me rappellent une hypothermie à l'issue des 30 bornes de Saint Paër (2010) et le Longue Distance du Havre. 2012 : Un boyau crevé, un espoir de chrono envolé ; mais un homme réalisé. A moi de choisir la bonne image. Et je l'ai gardée !

Cerise ou, plutôt, mantras sur le gâteau :
Ce sont les mêmes conditions pour tout le monde !
- Laisse le corps faire, ce dont il est capable (Wim Hof)
- Tu es venu là pour ça : retrouver ce mur et en triompher ! Reach - Break - Proud 

Au deuxième ravitaillement, mon intuition se confirme. La pluie et la course en peloton ne m'ont pas permis de m'hydrater suffisamment. Cela explique les signes de crampes, accentués par les grelottements. La route est encore longue. J'espère pouvoir compenser cela progressivement. Je m'applique donc à manger deux bananes (pour le magnésium) et boire le contenu de mes deux bidons (1,25 l) dans les 90 minutes qui suivent. Comme s'enthousiasmait Pierre Salviac, lors d'une transformation du XV de France :  "Ca passe !"


Je savais ce que j'avais à faire ; alors je l'ai fait.

Les kilomètres et les difficultés s'égrènent avec la drache. Des pavés, des pentes ; parfois les deux. Je roule à un bon rythme : celui de la confiance. Je m'étais bien préparé. Le terrain confirme ce que j'avais compris de l'épreuve. Ma programmation était donc adaptée, comme certains segments que nous avons empruntés avec David. Avec lui, nous avons écumé la plupart des raidards en aval de la Seine. Après celui que je surnomme "Gérard", la course est lancée ! Il s'agit de la cinquième montée de la course ; mais la première vraiment difficile, toute en pavé. J'en avais identifiées quatre comme celle-ci, comportant les fameux Koppenberg, le Vieux Quaremont et le Paterberg. Fait amusant, je n'avais pas cerné que "Mur Van Gerrardsbergen" se traduisait par le renommé "Mur de Gramont" ! Amusant et très motivant, vu la relative facilité à laquelle je l'ai grimpé, après 146 bornes.

Après cela et quelques éclaircies, David retrouve des jambes. Il faut croire qu'il marche à l'énergie solaire ! Il est plus fort que moi et le démontrera sur les ascensions suivantes. Pour vous donner une idée, il roule régulièrement avec Franky BATELIER. Puisque vous n'avez pas fermé votre navigateur, après vous être empressés d'identifier les côtes évoquées, jetez un œil sur le palmarès du gaillard. Il ne fait pas ça uniquement parce que David lui prépare ses roues ! Petite pub non sponsorisée au passage pour les "Roo", avec lesquelles je roule aussi. La configuration que j'avais, avec des pneus tubless de 30, était idéale aujourd'hui. Avec le gravel, je suis plutôt à l'aise dans les portions pavées.

Parenthèse technique close, je dois maintenant être au maximum à l'écoute de mon corps et de mes sensations, pour parvenir à mon objectif. M'engager sans jamais me mettre "dans le rouge". Près de cent cinquante heures de selle en trois mois. Jamais, je ne me suis senti aussi fort sur le vélo. Jamais mon corps et mon esprit n'ont été autant en harmonie. Jamais je n'avais atteint ce niveau de confiance et de connaissance de soi. Reste à le confirmer !

Confirmer mon état de sérénité à l'approche de l'épreuve. Ce moment où un pépin physique ou un stress trop important peut ruiner tous ces mois de préparation. C'est ce que j'ai subi sur le Gelreman, comme j'avais souffert d'une trop longue programmation pour l'Ironman Maastricht. Désormais, j'ai accumulé suffisamment d'expérience pour déterminer un plan adapté aux spécificités de la course et à mon potentiel d'entraînement : physique, technique et temporel. Cette fois, je suis le maître. Je réalise, par exemple, un 200 km assez plat en gravel à quatre semaines. L'Evangile selon Saint Guy Hemmerlin (le saint patron des triathlètes français) indique pourtant du spécifique dans le dernier mois et la séance la plus longue, à deux semaines de l'échéance. Seulement, voilà : "j'avais des copains à voir", comme aurait dit malicieusement un amateur de cyclisme : feu Robbie WILLIAMS dans l'excellent Will Hunting. Je retrouvais en effet ma bande de Graveleux sur Les Pas de Raboliot début mars : Seb, Quenotte et Christophe, mon poulain. J'essaie donc de trouver le savant dosage entre la récupération et la sollicitation. Je remplace ma séance de J-3 par le visionnage d'American Underdog avec ma Chérie : les films d'outsiders m'inspirent particulièrement. L'objectif n'est pas de respecter un programme, mais soi. Visez ce qui vous rendra serein, quoiqu'indiquent les livres et les influenceurs. Qui d'autre que vous et, éventuellement votre coach, sait ce dont vous avez besoin ?

La suite de la course me prouvera que j'ai réussi cette phase d'affûtage. Chose suffisamment rare pour être soulignée. Car le taping - le terme anglais la désignant - s'assimile à la recherche de la pierre philosophale. On parle d'un gain de performance de 6% (en fait de -3% à +3%) ; mais personne n'est capable de trouver une recette universelle. Cela fait partie de ces mystères sportifs qui me passionnent.


Je sais ce que j'ai à faire ; alors je le fais.

Je suis donc très concentré sur la suite. A peine affecté par l'embardée de cette cycliste dans le Koppenberg, qui m'oblige à le terminer à pieds. Le Koppenberg sur le vélo, c'était le bonus. L'objectif c'est le Paterberg ! Vigileant dans l'effort, je m'alimente et m'hydrate. J'écoute mon corps comme rarement. A vrai dire, mes chéries pourraient être jalouses d'autant d'attention.

J'écoute également mon vélo. Le frein avant grince atrocement. Il y a quelques années, j'aurais stoppé pour le regarder. Mais, il fait trop froid pour s'arrêter. Surtout, j'ai gagné en expérience ; distinguant la gêne du handicap rédhibitoire. Les qualités de freinage sont toujours là ; donc, je poursuis. Tout le reste est nickel, notamment le pédalier nettoyé par Christophe : je te devais bien cette dédicace, va !

J'écoute aussi tous ces gamins, aussi mouillés qu'enthousiastes sur le bord de la route. J'harangue des bretons, j'engage une ola et claque des mains. Bref, je fais du Loulou.
- Tu ne peux pas t'en empêcher, s'exclame David
- J'adore ça et j'ai besoin de cette source d'énergie !

Le Paterberg arrive rapidement après le Vieux Quaremont, comme je l'avais visionné : "virage à droite, dans la descente". Il est temps d'appliquer mes peintures de guerre.

Le corps va bien. L'esprit a l'envie ; ce besoin vital d'en découdre. J'ai des choses à me prouver sportivement. Des choses à régler psychologiquement, pour trouver la paix. Je fais du sport pour bien me sentir dans ma peau. J'ai longtemps eu du mal à comprendre comment concilier cette recherche et la douleur que l'on s'inflige. Il me manquait quelques clefs de lecture : le concept de dépolarisation de Pierre DAVID (L'Académie de la Performance) et des cookies de David GOGGINS . Il me manquait également d'avoir fait du latin ; si tenté que je puisse prétendre avoir fait du grec : Si vis pacem para bellum. Il me manquait surtout de le vivre maintenant !

Je voulais en terminer avec un complexe professionnel, qui m'a longtemps irrité. Limité. J'ai débuté ma carrière avec le titre de "chargé de mission". Je suis aujourd'hui "chargé de mission". L'allégorie cyclopédique s'y prêtant, considérez-moi donc comme un équipier, au sein du peloton. Un de ses hommes de l'ombre. On y trouve tous les profils : les capitaines et les lieutenant de route,  les poissons pilotes des sprinteurs et les porteurs d'eau ; mais aussi de sacrés suceurs de roue. Il leur suffit de se cacher et de pérorer pour faire semblant. Des mecs qui ne donnent pas un coup de pédale : qui ne s'engagent pas. Cela m'insupporte. Qu'est-ce qui distinguent les uns des autres ? Qu'est-ce qui me différencie de ces profiteurs ? Pourquoi donc n'ai-je pas été vainqueur ou leader, en me voyant confier un poste de directeur  ? Il m'a fallu du temps et des échanges avec Véronique et Michel, pour comprendre que cela n'était pas une question de capacité absolue. Les équipiers ont de sacrées cylindrées : capables de rouler fort et longtemps pour leur leader. Mais cela ne permet pas de gagner un sprint (très très fort, un bref instant) ou une étape de Montagne (très fort, un peu plus longtemps). Manager nécessite des aptitudes, que je n'ai pas intrinsèquement, comme le leadership de Quenotte. Pour autant, j'ai d'autres qualités à faire valoir. Ce n'est pas moins bien. C'est autre chose. 

Il y a bien eu cette échappée, que j'ai prise en rejoignant une start-up. Ce n'était pas la bonne. Au bout d'une année, le peloton m'a dévoré. Impassible. Il a fallu que je me batte alors pour rentrer dans les délais. Dans le reportage de Netflix sur le Tour de France, Marc MADIOT explique que "si tu perds la protection du peloton, t'es mort". Quand tu as perdu la qualité de salarié, cela peut l'être aussi ; si tu n'as pas les jambes et le bon entourage. Mention spéciale à mon Roc, ma coéquipière à vie : ma Chérie. 

Ce Paterberg représente donc, en partie, cette réflexion professionnelle. Dans un mur, personne ne peut se cacher. Plus d'opportunités ou de coups à prendre. Ca se joue à la pédale.

Dans ma vie, je n'ai jamais mis le pieds à terre : ce n'est pas maintenant que cela se produira !

Les grecs l'avaient compris : le sport est une catharsis. Depuis j'ai retrouvé une belle équipe. Toujours avec le statut d'équipier. Mais je l'assume et j'en suis fier. Je sais ce que l'équipe attend de moi. Je sais ce que j'ai à faire ; alors je le fais.


Si l'intellectualisation permettait de franchir des collines et déplacer des montagnes ; cela se saurait. Au plus fort de la pente, j'active un levier plus corporel, que j'ai récemment découvert. Mon éducation chrétienne de m'y donnait pas accès : s
'appuyer sur des déboires et des connards. Dans son best-seller Goggins évoque cette fameuse boîte à cookies. Quand il est dans le dur, il se remémore avec délectation, les situations difficiles dont il est sorti vainqueur. Ce que tu as fait, tu peux le refaire. Pour lui, une enfance pauvre, la réussite dans des épreuves d'intégration de l'armée américaine ou l'ultra-distance, dans des conditions d'adversité remarquables. On a tous (sur)vécu des moments délicats,  
exacerbant nos complexes et nos failles. Je vous livre les deux, qui me viennent à cet instant. Des railleries d'abrutis en 5ème : subir la fripe, ado, n'a pas le même impact que la choisir, adulte. Ces branleurs de DUT Tech de Co. On devait faire un show pour le gala des étudiants. Ils me lâchent. Je me retrouve avec cinq élèves moins exubérants. Il m'en manque un pour le sketch, que j'ai commencé à écrire. Je me tourne vers Stéphane, avare de prise de parole en public. Je le convaincs et le coache : il fera un carton ce soir là ! J'ai donc 3-4 têtes qui apparaissent dans cette bosse. Je les fustige. 

T'es où ?

T'es où maintenant ? Te moquer des autres t'as aidé à avoir ton bac et une belle situation professionnelle ?

T'es où maintenant ? A siroter un mojito, car tu ne sais rien faire d'autre que boire des apéros et suivre la dernière tendance. Tu n'as ni le goût, ni le caractère pour apprécié un bon whisky. Je te visualise avec une clope et débuter ton monologue par "si j'avais voulu".

T'es où ? Ce mantra que j'ai fait mien. Essayez-le : ça fait du bien.

A celui-ci s'ajoute tous ces cyclistes, que je dépasse pieds à terre, à leur image. J'exulte et m'envole. Ma vie est belle. J'ai un boulot impliquant, que je viens d'évoquer ; des amis attachants, que je ne cite pas tous ; et mes filles, que je ne louerai jamais assez.  Je veux les rendre fières. Si elle ne comprennent pas les subtilités du cyclisme, elles savent ce qu'implique de vaincre le Paterberg de cette manière. Une version actualisée de "Mon Papa n'est pas médecin, mais c'est un Ironman". 

Si vous saviez combien je vous aime.

Je franchis le Paterberg, concluant ce Tour des Flandres avec un sourire jubilatoire.  Bien au-delà d'achever ce monument, je réalise une course maîtrisée de bout en bout : enfin !

Je me réalise, tout simplement.

Je savais ce que j'avais à faire ; alors je l'ai fait.




Epilogue :

Si le Paterberg constituait l'aboutissement de ma catharsis, il ne définissait pas l'arrivée. Il restait une douzaine de kilomètres à parcourir. Je ne parviens plus à prendre la roue de David. Le cerveau, mon "gouverneur central", a pris la décision de stopper, dans ce dialogue que j'imagine
- T'as fait ce que t'avais à faire. Maintenant, je reprends le contrôle pour préserver ton intégrité physique. Tu as frôlé l'hypothermie. Tu as un déficit (calorique) que Bruno LEMAIRE n'ose envisager pour la Nation. Et puis cette boisson bleue 226ers, au goût plus chimique qu'exotique : j'en peux plus. Je te l'avais déjà dit sur la GOLD. Et ne reprends pas de gel énergique, sinon je te fais vomir comme à Angers ! Bordel : j'en ai ma claque du sucre ! 
- OK, j'ai justement un sachet de cacahuète dans ma poche arrière. On a bien mérité l'apéro !

Si vous avez des doutes sur le "gouverneur central", je vous invite à découvrir Tim Noakes, qui en fait le pilier de sa théorie de l'effort ; reprise très souvent depuis. Si vous préférez une illustration ludique de la relation entre le système nerveux autonome et le reste du corps, souvenez vous de Maestro, dans la série Voici la vie. Si vous souhaitez une démonstration plus moderne et humoristique, la voici.
Je dois donc corriger ce défaut : anticiper trop l'arrivée. Mon côté "après ça descend", dont s'amusent mes compères Graveleux. J'avais lu d'un champion du monde qu'il visualisait l'arrivée, bien après la finish line. Un point d'amélioration.

"Je n'allais pas te lâcher à cinq bornes de l'arrivée. Après tout ça".  David m'a attendu. Nous franchissons l'arrivée main dans la main. Sur la place d'Audenarde, pleine de fans et de terrasses, nous savourons une bière ensemble. Pour la petite histoire, la ligne que nous avons franchie était celle des pro, pour la télé. La notre était un peu plus loin. Notre chronométrage officiel indique donc trois quart d'heures de plus. Toujours ce défaut de finir avant l'arrivée. Mais pour une bière avec un copain ....


... si c'était à refaire, je referais.








IronLoulou



PS : mes Chéries m'ont offert le pack de photos de la course pour la Fête des Pères, dont voici un échantillon.