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jeudi 29 mai 2025

Dis Papa ...



 - Dis Papa, tu t'ennuies pas toute la journée sur ton vélo ?

La pertinence des questions de Victoire, ma fille aînée, m'a toujours fasciné. Ca tombe bien, elle veut en faire son métier. Ca tombe bien, j'ai eu quinze heures pour y réfléchir et lui répondre.

« 
Hier, j'ai participé à un brevet de trois cent kilomètres, organisé par le Vélo Club de Canteleu. La pluie et la distance avaient dissuadé nombre de participants, de sorte que nous ne fûmes que deux inscrits. Mais Pascal, l'organisateur, eut la gentillesse de maintenir l'épreuve. Mieux, il proposa de nous accompagner un "bout de route".



Nous sommes partis avec grande prudence, bien calés sur le rythme de ce cycliste aguerri. Peu avare de paroles et de partages, il nous a fait profiter de son expérience du Paris-Brest-Paris. J'étais d'autant plus attentif que je vise cette épreuve en 2027. Dans de telles conditions, le temps passait vraiment vite. Après Dieppe luttant contre le vent et le dénivelé, il nous invita à poursuivre sans lui. Sa décision était sage ; comme l'homme. Agé de plus de soixante cinq ans, il a roulé à près de vingt-quatre kilomètres heure. C'est très impressionnant. Le "bout de route" dura cent kilomètres.

- Dans l'ultra-distance tout est relatif ! 

Nous avions convenu de lui envoyer des photos en guise de point de contrôle, délaissant le coup de tampon des commerçants sur le carton orangé : une entorse à la tradition ! Après Blangy sur Bresle, nous avons filé contre le vent (pas comme !) vers Aumale. La circulation sur la route que nous empruntions nous empêchant de rouler à deux de front, chacun restait dans sa bulle. Je profitais des prolongateurs pour effectuer de longs relais à l'avant ; désireux de prendre une pause déjeuner et une revanche contre le Dutch Wind : le vent vif des Pays Bas. Les pensées défilaient comme les kilomètres, sur un air approprié de Bon Jovi.

Wild Is The Wind

Pour la première fois, je retrouvais des bosses et une météo similaires à celles que j'avais connues lors de mon abandon sur l'Ironman de Maastricht. Pour la première fois, je ne luttais plus contre les éléments et le chronomètre. Pour la fois, je me sentais définitivement apaisé.

- Pour passer le temps, on peut aussi parler à Zéphyr et à soi-même.

A Aumale, mon compagnon trouva un bon spot : un banc, un cour d'eau et une boulangerie pour nous abriter du vent. Pascal nous y rejoignit alors que nous apprêtions à partir. S'il se plaignait du cou, son regard exprimait la détermination. Il allait terminer. Peu importait les délais. C'était une certitude. Cette attitude qui fait la beauté de cette pratique.

Avant Gournay, les conditions était plus favorables pour discuter avec Groyom. La magie de Strava nous a réuni. Il y a deux ans, je lui piquais un KOM : un record de chrono sur une portion prédéfinie ; puis des parcours en Forêt de Roumare afin de découvrir de nouvelles chemins. Nous nous suivîmes mutuellement sur ce réseau social de sportif jusqu'à ce jour où il m'interpella, alors que je courrais dans les rues de notre ville. On échangea nos numéros de téléphone et la promesse de rouler ensemble. Notre premier rendez-vous eut lieu à un bureau de vote, à l'occasion des élections législatives. Le courant passa très vite: même envie de long et de vert. C'est un amoureux de la nature. Le compagnon idéal pour passer l'hiver et les sorties longues : cette année nous avons enchaîné les cent bornes comme des perles. Un deux cents, sous le cagnard, et ce trois cents.


Le retour sur les routes principales nous invita à nous remettre l'un derrière l'autre. Je reprenais mon travail en position aérodynamique à l'avant avec autant de plaisir dans mon dialogue interne et un peu moins de force dans les jambes. Les kilomètres et le vent commençaient à user. Je protégeais ainsi Groyom, moins à l'aise dans ces conditions. Je lui devait bien cela. Je me souviens et le remercie encore de m'avoir aidé à bouclé notre périple du premier mai, réalisé dans la chaleur que je supporte mal. Et je me doutais qu'il serait précieux sur la fin de parcours très vallonée qui nous attendait.

Dès la sortie de Vernon, la Côte du Père Adam, me repositionnait à ma condition de simple humain du Sixième Jour. S'en suivait celle de Port Mort (comme moi !) et celle de Tuit, offrant un joli point de vue sur la Seine : je frise le pléonasme tellement j'aime notre fleuve. Groyom devait s'arrêter pour prendre une photo. Ce que je pouvais éviter, compte tenu de l'allure piétonnière à laquelle je grimpais.


Il m'encourageait et souriait ; fidèle à lui-même, constant dans son humeur et sa béatitude. Jamais je ne l'ai vu pester ni souffrir sur le vélo. Autant des gens peuvent te transmettre leur stress, autant lui t'irradie de sa sérénité. Christophe me qualifie parfois de Maître Zen quand je le conseille sur ses entraînements. J'ai hâte qu'il rencontre Groyom ; et pas uniquement pour apprécier cela.

- La véritable Solidarité existe. Elle se mesure sur le long terme.

Il m'attendit en haut de la Côte Jacques Anquetil, qu'empruntera le Tour de France cet année. Je profitais de la pelouse d'entrée de ville pour reposer mes pieds. Ils avaient gonflé et eu la délicatesse d'attendre deux cents quatre-vingts kilomètres pour me le faire savoir. 

Je me savais dans un temps faible. Un "down", comme le qualifient les nouveaux chantres de l'épanouissement personnel. Du perso au pro, on en a tous. 

- La question n'est pas de savoir pourquoi on s'y trouve, mais comment on les passe.

L'arrivée dans la métropole rouennaise me permettait de me réalimenter et m'hydrater correctement. Restait alors à profiter de  ses aménagements cyclables ; toujours attentionnés, parfois incompréhensibles. Restait alors à effacer la Côte de Maupassant, où notre grimpeur s'envolait une dernière fois. Restait à se congratuler pour cette aventure. Restait à fixer la prochaine : l'Etoile Normande !





- Le vélo. Quel meilleur prétexte pour échanger avec des copains et avec sa fille adorée ?

»
La vérité sort de la bouche de mes enfants. Cela m'a toujours fasciné.


IronLoulou





Aumale

Gisors

Les Andelys

Pascal





mercredi 16 avril 2025

Paris-Roubaix : rendre inévitable ce qui semblait impossible


Sur le siège arrière de la navette qui nous conduit au départ, les yeux fermés, je me répète ce mantra : l'entraînement sert à rendre inévitable, ce qui semblait impossible. 

Cela fait huit ans, que je pratique l'ultra-distance ; que j'emmène mon corps, mon esprit et leurs limites de plus en plus loin.

A l'approche d'une épreuve, j'aime à réciter cette incantation. J'ai confiance dans ma préparation. Depuis les vacances de la Toussaint, j'ai passé plus de dix mille heures sur une selle. Quelques-unes avec de chouettes personnalités.
La Bande à ChriChri
Groyom (glacé)
David des Flandres (2024)

J'ai regardé avec une grande attention le Tour des Flandres, consacrant Tadej Pogačar. Le voyant attaquer dans le Paterberg, je me demandais comment j'avais passé ce monstre sur le vélo l'année dernière. Comment, j'avais réalisé l'impossible montée, tandis que beaucoup avaient mis le pied à terre. C'est pourtant simple : je m'étais entraîné. Je souris alors, car je sais comment s'achèvera ce nouveau monument du cyclisme : c'est juste inévitable.

Mon compère David me réveille. Un autre David. D'autres pavés. Encore une longue journée de vélo. Si vous observez ce portrait, vous devinerez deux choses : un, on a fait Paris-Roubaix ; deux, David est un super mec.

Le départ est donné par vague d'une cinquantaine de concurrents. Cela nous rappelle notre jeune temps de triathlètes. Après l'accolade de rigueur, nous nous lançons dans l'Enfer du Nord. Il y a six semaines, nous avons reconnu la majorité des cent-soixante-quatorze kilomètres du parcours. La distance est légèrement inférieure à celle des professionnels, mais nous aurons les mêmes pavés. Nous en découvrirons le chaos, qui secoue le corps et les machines ; les rudesses et les risques de crevaison comme de chute. Des petits paquets nous doublent, mais nous ne sommes pas inquiets :  "soit ils sont plus forts ; soit on les ramassera à la fin".

Nous progressons avec prudence et entraide. Lors du transport des vélos par l'organisation, mon vélo était tombé. David avait resserré mon jeu de direction pendant que j'étais dans un endroit stratégique : celui où on passe le moins de temps possible avant une course ; et où l'on s'attarde chez soi avec un téléphone ... Par réciproque, je m'occupe de remplir sa gourde, lorsqu'il se vidange au premier ravitaillement. Nous sommes en parfaite harmonie. Dès que l'un d'entre nous s'hydrate ou s'alimente, il fait signe à l'autre. Cela évite ces oublis qui coûtent si cher sur la longue distance. Tous ces éléments symbolisent la solidarité, que j'apprécie tant dans cette discipline. Celle dont nous faisons œuvre depuis trente ans. Trente années qu'on se connaît, comme trente secteurs pavés : c'est un signe. Cela étant, on les enchaînera avec moins de facilités que les teq-paf d'antan. On sera probablement aussi défaits le lendemain ; mais bien plus satisfaits et heureux par la suite. Ceci était un message de prévention du MMS : Ministère de Ma Santé.

Les pavés s'enchaînent avec des pertes de bidon et des crevaisons des concurrents. Je croise les doigts. Nous sommes équipés de pneus larges (38') pour limiter le risque. Mais cela ne l'exclut pas. L'autre paramètre à gérer se confirme : la chaleur attendue : 23-25°C. Il est à peine dix heure et j'ai déjà ôté coupe-vent et manchons. Vanessa sait que je n'aime pas trop ces conditions. Elle craint le coup de chaud. Alors, je bois et m'efforce de pédaler en souplesse. Le fait d'être avec David m'aide considérablement. Même si je me sais plus en jambe à cet instant, je m'efforce de rouler au meilleur rythme pour l'emmener. J'entends de là Quenotte, ce capitaine de route qui m'a accompagné sur bien des défis : "si tu appuies trop, tu ne protèges plus ton copain ; tu t'épuises et tu l'épuises pour rien". Avec David, nous nous sommes promis de faire l'intégralité du parcours ensemble. Alors je me concentre là-dessus.

Je pense aussi à Pierre-Yves. Il y a deux semaines, nous avons réalisé la fin de l'étape du Tour de France, qui s'achèvera à Rouen. C'est un final très accidenté : près de huit-cent mètres de dénivelé positif en cinquante kilomètres et six bosses. Nous n'avons pas pris la dernière car il était épuisé. Cela a quelque peu terni cette belle fête : son premier cent kilomètres et de beaux progrès depuis dix-huit mois. Je m'en veux encore. J'aurais dû temporiser. Il me suivait avec allant ; mais le rythme était trop rapide pour lui. Moi qui prétends conseiller par la plume et par le verbe, je dois le concrétiser davantage par l'action. Cela renforce mon application dans cet exercice singulier : la guidance à deux roues.




Parcours sur ce lien 

Pour nous, comme pour les pro, la course commence véritablement à La Trouée d'Arenberg. Nous l'avions prise, lors de notre reconnaissance. Conclusion : il y a les pavés et il y a la Trouée. Dans les pavés, tu essaies de contrôler le vélo et les vibrations, en allant à bonne vitesse. Là, tu subis totalement chaque aspérité, mettant au supplice la machine et l'homme. On ne peut plus le définir comme conducteur : ses trajectoires sont hasardeuses. Il ne doit son salut qu'à quelques règles physiques, que je ne saurais expliquer : tant que le vélo avance, personne ne tombe. C'est déjà pas mal. Je profite d'une bande d'herbe sur le côté pour y rouler, afin de reposer mes articulations et mes nerfs. David, lui, réalise l'intégralité du tronçon sur les pavés. Il y a dans son regard une détermination forte et intime ; sur ces mains, de futures cloques ; sur son visage, un sourire qu'il gardera plus longtemps. Je le félicite. 
Cela semblait impossible et il l'a fait. Moi, j'ai préféré éviter la Trouée.


Il a concocté un récapitulatif très précieux, que nous avons collé sur nos cadres. Il comporte notamment la longueur des sections et du répit qui suivra. Cela m'a aidé à découper ma course. C'est un conseil de préparation mentale aussi facile qu'essentiel. 

Cent-soixante-quatorze kilomètres, dont cinquante de pavés : c'est impossible ; parcourir six tronçons d'une trentaine de kilomètres, c'est inévitable.

J'avais donc planifié : Départ - Arenberg - Ravito 2 - Monts en Pévèles - Ravito 3 - Carrefour de l'Arbre - Vélodrome de Roubaix. Les plus grosses difficultés de la course et la bouffe. Basique.

Depuis Arenberg, nous faisons route commune avec des cyclistes alignés sur des parcours moins longs. Cela augmente le niveau de risque et diminue le plaisir. Nous cohabitons désormais avec beaucoup de coureurs. Ils sont parfois moins expérimentés, lents et peu sûrs ou, à l'inverse, plus frais et énervés.  David s'agace lorsque ces derniers se rabattent devant lui de manière trop vive. J'ai gagné en aisance et en zénitude : je trace ma route. Toutefois, j'attends avec impatience le deuxième ravitaillement. Pour moi, ce n'est pas la tête, mais la plante de pied gauche qui chauffe. La circulation a du mal à se faire dans cette extrémité, à force d'être secouée et que je compresse mon périnée, en me penchant sur mon guidon pour le contrôler. 

La base de Beuvry-La-Forêt sature de cyclistes désireux de s'alimenter. Il y a une queue impressionnante pour remplir les bidons en eau. Il n'y a déjà plus de boisson énergétique. Heureusement, nous avions prévu nos propres rations. Nous avons dépassé la mi-course. Il est 11h30. Tous ces éléments nous incitent à allonger notre temps de pause. Au menu : débriefing, anticipation de la suite, décongestion des pieds, dégustation du traditionnel sandwich salé home-made et envoi des nouvelles aux supporters. Big Up à Anne. Je connaissais la femme de David et la kinésiologue ; j'apprécie désormais l'accompagnatrice. Sans flagornerie, je l'ai déjà écrit et le répéterai toujours : votre aide à une importance considérable dans la réussite de notre entreprise. L'économie de fatigue sur le trajet, l'intendance, la cuisine et le sourire. Hier, Mél et JC sur le triathlon du Doussard ; Jean-Charles à l'Ironman de Vichy ; Oksana et Dima, pour celui de Copenhague ; Peggie lors de la Gravel of Legend ; aujourd'hui, Anne. Merci !


Sur mon téléphone, je trouve le message d'encouragement des Pape. Ils sont talentueux et coutumiers du fait. La photo est inévitable. Des amis comme ça, impossible à trouver.
Nous reprenons notre progression à bonne allure ; faussement surpris par cette évidence : quand on a du carburant (sucre) dans le moteur, ça avance mieux. Plus l'effort s'allonge, plus l'alimentation et l'hydratation deviennent déterminantes dans la performance. On continue de beaucoup communiquer et de s'encourager à manger (une prise de solide toutes les demi-heures) et boire : toutes les dix minutes et à l'issue de chaque secteur pavés. "Concentrés" et "concernés" deviennent nos leitmotivs. David se sent bien. Il a vu combien l'abris d'un peloton permettait de s'économiser. Un nouveau groupe nous rejoint. Je l'observe. Il ne prend pas les roues. Je le chambre : "t'aimes pas les watts gratuits !" Il m'explique qu'il ne souhaite pas faire l'effort de trop et préserver sa régularité. Il a raison : l'accumulation de sollicitations ou d'erreurs - même minimes - se payent au prix fort sur de telles distances. Il a raison de suivre son cardiofréquencemètre et son expérience de quintuple finisher Ironman. Il a raison, surtout, parce qu'il le dit et qu'on a décidé de rester ensemble. Point ! Une part de moi est compétitrice. Je ressens une légère de déception en laissant passer cette opportunité. Mais, elle serait sans commune mesure si je ne terminais pas, main dans la main, avec mon Ami : c'est impossible

Paris-Roubaix est une course spécifique, qui  nécessite de l'endurance et de la résilience. Ce terme politiquement galvaudé, s'applique parfaitement ici. Les secteurs et les efforts s'enchaînent très régulièrement. Plus de trente fois, il faudra s'appliquer et résister, avant de se relancer. J'étais confiant dans le plan d'entraînement, que j'ai élaboré et réalisé. J'en suis désormais fier et heureux de l'avoir adapté pour Christophe, alias Mon Poulain : il prépare une épreuve similaire dans deux mois. Je prends toujours plaisir à concevoir ses séances, échanger avec lui et le voir progresser. Il y a tant de choses qui semblaient impossibles à ce quinquagénaire, qui s'est mis au sport sur le tard. Pour la deuxième fois, il va enchaîner deux épreuves d'une dizaine d'heures d'efforts, en deux semaines. Chez lui, c'est devenu inévitable

J'ai toujours enseigné à mes filles que "quand on s'entraîne, on progresse". Un conseil qui s'applique aux études et dans bien d'autres domaines. Une manière plus adaptée de formuler mon mantra au langage des enfants, qu'elles ne sont plus.  Mais un signe demeure, que je reproduis en croisant un photographe : les deux doigts sur mon cœur qui leur appartient.

Je protège David sur le plat. Il me guide sur les pavés. Il y prend vraiment son pied. Et le mien me fait de plus en plus souffrir. Le sang stagne sur mon gros orteil gauche et le brûle. Imaginez que vous vous le cognez cinq à six minutes - le temps d'une portion pavées - sans discontinuité. Plus précisément, cela ressemble aux douleurs liées à un panaris. Les trois kilomètres de Mons-en-Pévèle me mettent au supplice. Dès la sortie, j'applique une solution que j'utilisais sur Ironman : sortir mon pied de la chaussure et continuer de pédaler en le laissant à l'air libre. Les puristes argueront que c'est moins efficace pour l'aérodynamisme et l'utilisation de la force motrice. Ce à quoi, je répondrais par ce râle de contentement, qui accompagna ce mouvement libératoire. C'était inévitableImpossible de faire autrement.

Notre épreuve précédant celle des coureuses professionnelles, l'organisation a fixé des barrières horaires à partir du ravitaillement de Templeuve. Si nous ne les respectons pas, nous serons déroutés et n'aurons pas la joie de terminer sur le mythique Vélodrome de Roubaix. C'était la crainte principale de David lorsque nous nous sommes inscrits. Lorsque nous arrivons à ce point de contrôle, nous avons plus d'une heure d'avance. Nous faisons une halte rapide car, ayant tout anticiper avant, nous n'avons qu'à remplir nos gourdes d'eau ... et m'asperger ! Il est 13h30 : le soleil tape dur sur ce sol clair et caillouteux. Je regarde mon acolyte et lui glisse cette tirade des années quatre-vingts. 
Ce qui était impossible devient inévitable.

Il reste une vingtaine de kilomètres. Les panneaux de décompte à destination des élites sont visibles : 25-20-15-10.... Surtout, moins de huit secteurs pavés. Le compte à rebours commence. Une astuce mentale, qui fonctionne aussi bien qu'elle est grisante. Las ! A Camphin-en-Pévèle, mon orteil en surchauffe m'oblige à ressortir mes pieds des chaussures. Mais le redoutable Carrefour de l'Arbre et ses cinq étoiles arrivent trop vite. Je ne pourrai pas les remettre en roulant sur un terrain aussi accidenté. Je descends de mon vélo et enjoins David à poursuivre seul. Chacun doit attaquer les secteurs à son rythme, surtout lorsqu'ils sont difficiles. Comme prévu, j'ai souffert ; comme prévu, il m'a attendu. Ce n'est pas parceque ce n'est plus impossible et que c'est inévitable, que c'est une partie de plaisir ! 

David a alors cette idée géniale de nous replonger dans un souvenir indélébile : le Marathon de Paris 2004. Comme cette épreuve du jour, nous l'avons préparé ensemble. Comme cette épreuve du jour, nous l'avons couru et terminé ensemble. Comme cette épreuve du jour, chacun avait eu un moment "sans" et l'autre l'avait toujours soutenu. Comme cette épreuve du jour, nous encadrerons la photo d'arrivée et l'accrocherons dans nos domiciles respectifs. C'est inévitable.

Je suis relancé. La délivrance approche avec le dernier secteur à deux étoiles. Rien et tout à la fois. Après cent-soixante-dix kilomètres, vingt-huit portions pavées et ce problème de circulation ; c'est presque trop. J'accélère pour abréger mes souffrances et celles de mon vélo : les spécialistes percevront à quel point la chaîne est détendue.

Reste alors ces derniers kilomètres, toujours aussi émouvants. Tu te retournes et observes le chemin parcouru pour en arriver là. Sur la course, comme aux entraînements. Sur le vélo, comme dans ta vie. D'où tu viens et où tu parviens : en force physique et psychique, sur un vélo comme pour le perso. Tu te tournes sur ta droite, pour voir ton confrère. Je songe à notre préparation, notre solidarité et notre complicité ; sur le vélo, comme ailleurs. Celles qui ont r
endu inévitable ce qui semblait impossible. Celles que je n'oublierai jamais.

Cela me rappelle la présence de Quenotte à mes côtés, en achevant les trois-cents-vingt kilomètres de la Gravel Of Legend. Je pleurais, mais il ne l'a pas vu car il faisait nuit. Je pleure, mais David ne le voit pas car mes lunettes sont très larges. 

Nous entrons ensemble dans ce vélodrome de légende. Nous écrivons la notre. Anne et mon Petit Frère, mon premier fan, nous applaudissent. C'était inévitable. Mais tellement fort.




Cette arrivée, ce sont des mains et des hommes, qui ne se sont jamais déliés. 

Solidaires.

Dans les bons, comme dans les mauvais moments.

Toujours Amis, après trente ans ; c'était inévitable

Je vis et je vibre l'ultra-cyclisme, comme une catharsis.




IronLoulou, Catharcycliste


dimanche 22 septembre 2024

A ma place

Quel con ! J'ai pris le mur du marathon !

Cette pensée m'a réveillé au petit matin, avec cette douleur caractéristique aux quadriceps : quel con !

Plus de deux ans après mon abandon sur l'Ironman de Maastricht, je retrouvais ma trifonction. L'amertume passe avec le temps. Pas l'envie, ni le plaisir de partager une épreuve avec les copains. Avec David, Anne, Xavier et Caro, nous sommes alignés sur le triathlon moyenne distance de Pont l'Evêque. Blessée à l'épaule, cette dernière ne prendra pas le départ. Mais elle m'a préparé un délicieux gâteau sport. Depuis celui d'Oksana, dégusté avec BipBip à Copenhague, je n'en ai jamais mangé de meilleur. De surcroît, elle réalisera un super reportage photo : merci !

A mes côtés (pas uniquement) sur la photo : Xav' - David - Anne - Caro 

Elle est bien étrange, cette capacité de notre cerveau à effectuer une tâche de fonds, comme un ordinateur. Je suis content d'être revenu à cette discipline, qui m'a vu et fait grandir. Satisfait de terminer, pour la première fois, devant David. Heureux - surtout ! - de ce beau moment d'amitié.  Pendant ce temps, imperceptiblement, je cogite. 

What's happened ?

Oui. Il m'arrive de parler en anglais dans mes rêves. Et c'est bien le seul endroit, où on comprend ce que je raconte dans la langue de Shakespeare !

Tout se déroulait si bien. Pourtant les statistiques ne mentent pas. Voici la plus cruelle :

Près d'une heure, pour parcourir un peu plus de dix bornes. Près de quatre cents participants. Ce chrono me situe dans l'anonymat silencieux de la deuxième moitié des amateurs. Je me fais reprendre quarante places. Quarante fois donc - mais je ne les comptais plus - un concurrent me doublait inexorablement.

Pourtant, je me suis préparé avec sérieux. Depuis quatre mois et la reprise de la course à pieds, mes semaines de training avoisinent les dix heures. Mais c'est surtout dans leur contenu, que je me suis appliqué. J'ai programmé scrupuleusement chacune de mes séances. Après la Gravel Of Legend, l'expérience et la confiance ont pris la place des plans d'entraînement des magazines. Au point que je me prends au jeu du coaching pour les copains. Pour la troisième fois, Christophe me demande de l'aider à préparer un challenge : enchaîner deux courses de gravel de 200 et 170 kilomètres en deux semaines. A l'heure où j'écris ces lignes, mon Poulain, a brillamment réalisé son défi, avec cette banane qui le caractérise. Je suis ravi, et même ému, de ce prétexte au partage. 

A l'approche de ce triathlon, j'enchaînais quelques séances prometteuses. Je crois que je n'ai jamais nagé aussi bien. Une chose est aussi certaine qu'elle explique cette sensation : je me régale dans cet élément. En vélo, je maintenais les acquis, tout en me préparant aux spécificités de la journée : la Côte de Torquesne et ses passages à 9%, avant la reprise en position aéro. J'avais repéré le parcours à l'occasion d'un long ride, avant d'aller dîner chez JC. J'en profitais aussi pour rouler avec Jo, qui habite à proximité de Pont L'Évêque. Les entraînements changent ; pas ma philosophie du sport. En course à pieds : plus les formes que la forme ; de l'aisance à défaut de la vitesse. J'espérais faire plus que limiter la casse. Alors ...

Why ?

Oui. Je suis encore en train de rêver ; tandis que les images de cette belle journée accompagnent mon imaginaire ensommeillé.


Retour en arrière, à quelques minutes du départ. Je me suis paré de mon bonnet rose ; souvenir nostalgique de Copenhague. 

Xav' m'aide à rentrer mon ventre pour prendre une jolie pose, avant d'en découdre.


Plouf-Bam-Bam-Bam ! J'avais oublié combien ça cognait en natation sur ce type de format. A l'approche des bouées, on grimpe systématiquement les uns sur les autres. C'est dans ces instants qu'on comprend l'importance de certains éducatifs de natation : le battement de jambes et de la nage "poings fermés". La sortie à l'australienne, consistant à courir sur la plage avant de replonger, ne permet pas d'étirer le peloton. Plouf-Bam-Bam-Bam : "Si je prends des coups, c'est que je suis dans le coup !". Statistiquement imparable. Mieux : ce mantra que j'ai préparé et fais mien :

Je suis à ma place. 

Je me bats avec des mecs probablement de bon niveau ; du mien en tous cas. Je suis au rythme que j'ai travaillé. Je ne m'affole ni ne m'enflamme, car je suis à ma place. Lorsque ma montre indique plus de 30 mn de nage, alors que je visais moins de 28 ; je ne suis pas déçu, car je suis à ma place. Bien m'en a pris. En analysant le GPS, je constaterai que le parcours faisait 1  600m (vs les 1 500 annoncés). J'ai donc nagé à un rythme d'1'53 par 100m ; conforme à celui que j'avais prévu. J'étais donc ...

... à ma place


Après avoir défait laborieusement ma combi, je rejoins mon vélo, tandis que David s'élance. Il a considérablement progressé en natation. Si j'avais merdé, il serait déjà loin. Je réalise une transition moyenne, avant d'envoyer les watts. Je le rattrape peu après la côte. Le repérage a été vraiment bénéfique. Je me sens très en jambe. Un encouragement et je file, bien posé sur les prolongateurs. Quel kiff ! Cela me manquait.

Ce qui me manquait moins, c'est le drafting. Autant, profiter de la roue du mec de devant est conseillé, voire vital, sur les épreuves de cyclisme que j'ai réalisées ; autant en triathlon, c'est interdit. Et derrière, il y a pas mal de mecs qui me matent le cul et me sucent ... la roue ! Ce qui m'agace le plus, c'est lorsque que le groupe me double et qu'un gars me fait une queue de poisson pour y rester.

"Draftez si vous voulez, mais draftez propre !"

Je me ressaisis et me concentre. Peu importe ce que font les autres, malgré les remontrances des arbitres bien présents ; je suis à ma place. Lorsque je retrouve le parc à vélo, un bénévole m'indique que je suis 124ème. C'est conforme à ce que je visais. Je suis à ma place.

Top 100 : une place encore réservée aux courses avec ma Quenotte

Je m'engage sur la course à pieds, concentré sur ma foulée. L'enjeu est double : ne pas partir trop vite et de ne pas se tordre la cheville. Le parcours emprunte des parties herbeuses qui pourraient être piégeuses. 

Sur la fin du premier tour, Xav' m'interpelle ; alors qu'il en termine avec le vélo. Pendant ce temps, je l'ignore encore, David retrouve sa foulée des grands jours.
David : ne t'habitue pas trop aux sentiers, ce sont des pavés qui nous attendent en avril 2025 !

Je m'interroge sur l'identité de tous ces concurrents qui me dépassent. L'organisation ne fournit pas de bracelet, permettant de savoir combien de tours nous avons parcouru. Habituellement, si je suis doublé par un gars qui en a un de plus que moi, c'est logique : il était devant et cours plus vite. Sur le deuxième tour, je comprends aisément que le premier vient de m'enrhumer. Il est précédé du VTT de régulation. Mais ensuite ; c'est qui ? Les mecs qui me précèdent ou qui me suivaient, plus frais, surtout s'ils ont drafté ? Je suis de moins en moins dominant à l'impact. Cette baisse de rythme pouvait me déstabiliser avant, provoquant jusqu'à mon seul abandon à Maastricht. Mais, je me raccroche à mon mantra. 
Je suis à ma place. Je donne ce que je peux. Tout ce qu'il me reste. Ceux qui sont devant sont plus fort : dont acte. Je suis à ma place.

Le classement me donnera la réponse. Les données de mon GPS ; l'explication. Grosse baisse de régime, après 35 mn de run. Comme si j'avais tapé le fameux mur du marathon. Paradoxal pour un triathlon, qualifié de moyenne distance. Les pro ont joué l'or aux JO en 1h45 : c'est court. Sauf que non ! Le premier à mis 2h09 : un temps similaire à celui de l'élite du marathon. J'ai été en prise de bout en bout. D'abord la nata-baston. Ensuite un vélo avec des efforts à fournir dans la côte, comme sur le plat, pour éviter les groupes et être ainsi pénalisé. Malgré mes séances d'intensité, cela faisait bien longtemps que je n'avais pas couru dans cette zone d'effort pendant plus de 2h30 d'affilées. Alors, j'ai pêté. Je n'ai pas eu la lucidité de m'alimenter pour compenser cette rupture glucidique. 

Quel con ! J'ai pris le mur du marathon !

Mais, je suis fier d'avoir donné le meilleur, avec mes moyens du jour. J'étais à ma place.

Le meilleur arrivait justement. David, puis Anne et Xavier me rejoignent à l'arrivée.

Anne : La dernière fois, qu'on la vue aussi souriante et pressée, elle allait se marier avec David


Ce smile : quand je vous dis, que Xav' c'est le plus gentil !


164ème en 2:51:36. J'étais à ma place.

Mais il y en a une, dont je me lasse pas et que je ne quitterai jamais.

Ma place ; c'est d'être entouré de mes copains, avec un dossard ou une bière à la main.


IronLoulou