Se perdre pour se retrouver
- Alors,
tu as beaucoup voyagé ?
Cette nouvelle question enorgueillissait
davantage Charles. Il avait rapidement jaugé son interlocuteur du moment. Quand
deux cyclistes se croisent, ils comparent la taille de leurs mollets et leur
monture. L’une était constituée de bric et de broc : des roues dépareillées
étaient fixées à une armature en aluminium rustique, des années soixante-dix.
L’autre exposait un cadre en carbone rutilant ; dominateur, à son image.
Il évoqua les derniers Ironman,
qu’il avait réalisés en Europe : Francfort, Zurich, Kalmar et Lanzarote :
« Ouais, le triathlon ça fait voyager ! Moins de cinq heures pour
parcourir cent-quatre-vingts bornes à vélo : on n’est pas là pour acheter du
terrain ! ». Il s’exclamait avec fierté et la volonté de marquer un
nouveau point dans un duel, que seul lui semblait désireux de gagner.
Alexis avait rencontré
Charles dans la Forêt de la Londe. Ce dernier s’y étant égaré, il lui avait proposé de
l’emmener jusqu’au bac de la Bouille. Pour lui, le cyclisme était synonyme d’entraide
et de convivialité. L'esbroufe prêtait toujours à sourire. La vitesse ; un mirage éloignant de la quête de soi et de l’autre. « Il faut savoir se
perdre, pour mieux se retrouver », glissa-t-il malicieusement au jeune coq.
Bien calé dans la roue de son guide,
Charles était concentré sur son effort et la meilleure manière de lui faire
payer son outrecuidance. D’un naturel méfiant, il craignait que ce philosophe n’eût
pas emprunté l’itinéraire le plus direct. Et le voilà qui s’arrêtait ! Son
sourire effaçait l’hypothèse d’un incident mécanique ou d’une crevaison.
Pourquoi stopper sa progression, alors ?
- « Je
ne me lasse pas de ce panorama » ; lança-t-il, en guise d’explication. « On
vient de la Vallée des Joncs. Elle symbolise bien la singularité de cette
forêt, si bien préservée. Regarde ces couleurs qu’elle nous offre ». L’ocre,
le safran et le corail des feuillages automnaux avaient en effet, épousé les
traits de cette région industrielle. « A droite, on devine la boucle de la
Seine définissant Elbeuf. En face, ne t’inquiète pas, c’est La Bouille. C’est
assez rare de se trouver au cœur de deux protubérances de la déesse Sequana.
C’est mystique. Erotique …
- …
Et sportif, vu ce qu’on vient de grimper ! Dis, ce n’est pas ce que je
m’ennuie, mais on se refroidit. »
Les deux hommes repartirent
sans mot dire, sous les giboulées printanières. La pluie avait rendu boueux le
sentier forestier, sur lequel ils progressaient. Le suiveur ruminait. Il ne
concevait pas que l’activité physique fût pratiquée par hédonisme. Elle nécessitait
de la souffrance, qu’il supportait. Cette exigence, qu’il incarnait. La
performance, qu’il plaçait par-dessus tout. Charles avait toujours fait ce
qu’on attendait de lui. Les loisirs et même les premiers flirts, conquis dans l’entourage de ses
parents. Il avait excellé dans les meilleures écoles de Rouen, puis aux Arts et
Métiers. Il profita peu des joies de la capitale, désireux de briller aux yeux de
son père. Il admirait sa réussite et ce qu’il incarnait. C’était une figure
patronale reconnue en Normandie. Aussi intransigeant avec les autres, qu’avec lui-même,
il était respecté de tous. L’excellence était son unique référence ; les
félicitations, bannies de son vocabulaire. Jamais, il ne congratula son fils,
malgré les efforts consentis.
Charles obtint un poste
dans le groupe Renault. Comme ses professeurs, sa hiérarchie avait remarqué son
incroyable rapidité d’exécution. Elle lui proposa donc de diriger simultanément
deux services et le statut de JCHP : Jeune Cadre à Haut Potentiel. Mais, nul ne
savait ce qu’il appréciait vraiment. Par pure politesse, il avait interrogé Alexis
sur son métier. Ce dernier lui avait expliqué être en transition
professionnelle : il cherchait du sens. Une telle désinvolture
l’insupportait.
Charles s’aventurait peu
dans la forêt bordant son domicile de la Saussaye, accaparé par son travail et
son sport prestigieux. Il venait d’acquérir un tout nouveau modèle de
vélo : un « gravel ». Importé des Etats-Unis, celui-ci
permettait de rouler aussi vivement sur du bitume que de la terre. Cet achat
était-il guidé par le suivi d’une mode ou le besoin de changer ? Peu lui importait. Il avait les moyens financiers
et physiques d’y prétendre ; alors il s’était offert ce nouvel ornement. Il
avait entrepris de le tester, en allant rendre visite à un collègue de
Sahurs ; ce village que l’on rejoignait par le bac de La Bouille. C’est ainsi
qu’il s’était perdu.
Ayant compris qu’Alexis
pratiquait cette nouvelle pratique vélocipédique régulièrement, il
l’interrogea. Plutôt que d’en développer les aspects techniques, celui-ci
préféra relater une expérience peu reluisante : au milieu de l’été, il
avait participé à une épreuve de gravel sans classement officiel. Il s’agissait
de relier Arromanches et Angers, en passant par Saint-Hilaire-du-Harcouët :
bien moins exotique que le dernier séminaire des JCHP dans la Silicon Valley ou
qu’un Ironman ! Le challenge se limitait donc à une journée de randonnée vélo.
Au moins, offrait-il enfin un sujet de discussion digne d’intérêt.
Comme à son habitude, Alexis
s’était trouvé de nouveaux copains de jeu. Il y avait là un sacré baroudeur,
ayant déjà réalisé plusieurs courses de ce type. Chacun l’interrogeait pour
profiter d’un parrainage improvisé. Il s’était donné pour mission d’amener tous
ses protégés jusqu’au prochain point de contrôle. Aussi, imposait-il le rythme
et n’hésitait pas à faire ralentir le groupe, lorsqu’il sentait l’un d’entre
eux en difficulté. En cyclisme comme ailleurs, la force d’une chaîne dépend de
son maillon le plus faible.
« C’est bien pour ça que
je travaille seul et que je concours dans une discipline individuelle :
personne n’est là pour ralentir ou même diluer la performance, que je souhaite
montrer à mes proches !», songea Charles.
En ce début d’après-midi
ensoleillé, l’équipage évoluait à une allure régulière sur les longues voies
vertes, reliant Fougères. Il avait profité de la fraîcheur, apportée par les
plans d’eau la jalonnant. Gérald, un solide auvergnat, avait proposé de
s’arrêter à l’un d’entre eux. Leur capitaine de route n’avait pourtant cessé de
disserter sur l’importance d’être en mouvement et de limiter les pauses. Mais
il céda sous la pression du double-mètre arverne et de ses complices. L’aspect bucolique du chemin ne masquait plus le poids de
la chaleur estivale, répercutée sur le sol de craie blanche. Peu habitué à de
telles températures, comme à la longueur de l’exercice, Alexis souffrait
fortement. Il s’empressa de mouiller l’intégralité de son visage et une partie
de son maillot dans l’étang. Il y aurait probablement nagé, s’il ne restait pas
encore une centaine de kilomètres à parcourir.
Passé cette oasis, les
nomades à deux roues évoluèrent dans un désert rural. Hélios était à son
zénith. Zéphir s’était caché, de crainte de lui porter ombrage. Les elfes,
agitant les bosquets, s’étaient également tus. Seuls ces indomptables humains
poursuivaient leur périple.
Les bidons étaient aussi
vides que leur regard, lorsqu’ils atteignirent Saint M’Hervé. Ils se
précipitèrent vers le cimetière, afin de s’abreuver à son robinet. Mais ils
trouvèrent porte close. Les volets des quelques habitations du hameau étaient
également fermés. Ils ne pourraient donc pas y quémander de l’eau. Résignés, ils
repartirent avec l’infime espoir que le prochain village serait moins loin ;
et le soleil moins haut. Les rires et la confiance des premiers instants
avaient laissé place au silence et aux doutes. Le bourg n’offrait pas davantage
de bruit, lorsque Gérald s’arrêta soudainement. Lorsqu’il mit pied à terre, les
plus inquiets l’interrogèrent. Allait-il abandonner ici ? « Je reviens »,
assura-t-il de ce sourire et de ce clin d'œil, qui lui valurent une intégration
si facile à la bande.
Il ressortit du local
qu’il avait exploré, et invita le reste de la troupe à l’y rejoindre.
Inattendu, pittoresque et inoubliable : un salon de coiffure ! Alexis se
rinça abondamment dans un bac lave-tête, tandis que son bienfaiteur contait
fleurette à la propriétaire.
L’équipe ragaillardie s’apprêtait
à repartir, lorsqu’elle aperçut Alexis sur le seuil de la porte. Les mains
posées sur ses genoux qui peinaient encore à le supporter ; la tête et les
épaules voûtées de celui qui a renoncé, il enjoignit ses compagnons à repartir
sans lui. Il était exténué. Il avait livré une bataille éprouvante. Il semblait
l’avoir perdu et oublié cette détermination collective : « On t’amène
jusqu’au prochain ravito. On te poussera s’il le faut. On verra ensuite ! ».
Et il a vu.
Il a vu qu’il recouvrait
ses forces à mesure que les kilomètres passaient. Il a vu que le corps n’avait de
limites, que celles qu’on lui prêtait. Il a vu combien le soutien de ses
camarades avait été précieux dans ce moment décisif. Il a vu et franchi la
ligne d’arrivée, avec une émotion rarement égalée.
Charles nota qu’il avait
terminé dans le « Top 100 ». Mais, il avait besoin d’entendre
l’essentiel : « la véritable solidarité ne se décrète pas. Elle
s’éprouve dans le voyage. C’était très fort ! ».
La vie
de Charles défilait devant ses yeux ; bien plus rapidement que cette escapade.
L’image de son père accompagnait ces deux tableaux, en filigrane. Il avait consacré
son existence à tenter d’obtenir l’estime de cet être inextinguible. Aller
vite, au boulot comme à vélo, était le meilleur moyen de le satisfaire. C’était
une chimère. Dans cette quête éperdue, il avait négligé l’essentiel : le
bonheur de l’instant et des autres.
-
Moi qui croyais avoir voyagé. J’étais
resté à quai !
A Rouen, le 14 janvier 2025
Josselin Dubourg